Les Enfants silencieux

Les enfants silencieux derrière se font sages,

S’éveillent peu à peu sous les feux des péages,

Des camions et des bus – moi, je me fais serein,

Enfin je vois le bout de ce trajet sans fin.

 

Dehors les roses dansent, sifflent le bonheur,

La rosée, elle, chante l’aube de mon cœur :

Ces gouttes de pluie qui glissent sur les fleurs,

Les flammes de l’hiver qui à petit feu meurt.

 

Devant ce ciel ouvert parsemé de nuages

Mes yeux sont ébahis ; auprès de ce rivage,

Devant tant de clarté, ce vent doux, l’herbe verte,

Les mésanges qui valsent sur ces eaux désertes.

 

Sur le sable si fin, sous un soleil d’été,

Je cours comme sans fin, j’admire la gaieté,

Cette joie dans les cieux, les enfants silencieux,

Je m’oublie de la vie, ce songe délicieux.

 

Une euphorie brève, soudaine rêverie,

Descendue d’au-dessus, donnant sens à ma vie ;

Avant tout était noir, tout le redeviendra,

Laissez-moi donc ici au sein de mon mantra.

 

Là le feu se saisit de mes envies futiles,

De ses flammes fatales me rend inutile,

Embrassant brasier d’un rouge ardent brisé,

Une dense envolée en valse déchaînée.

 

Je perds tout le contrôle, mais l’ai-je déjà eu ?

Je tremble, je m’ébranle – soudain, je l’ai vu,

Ce bolide létal, cette fin dessinée,

L’encrier de ma vie m’y aura destiné.

 

Sur la route dehors, il n’existe plus rien ;

Papa pardonne-moi, je voulais faire bien.

Puissé-je compléter ce tournant que j’amorce.

Papa protège-moi, si tu trouves la force.

 

Puis les ronces qui dansent grimpent sur mon corps,

S’emparent de ma peau comme l’homme de l’or ;

Au fond de la rivière, une ombre sombre et sèche,

Un reflet pâle et frêle sur l’eau trouble et rêche.

 

Mes doigts sont des bougies qui brûlent mon visage,

Mes yeux se sont couverts, poignardés par l’orage,

Pendus dans mes cheveux, les cris de ses parents

Se mélangent aux miens, ces bruits sourds et stridents.

 

J’ai peur pour l’avenir, je ne veux pas y croire.

Non ! ce n’est pas réel ; comment puis-je le voir ?

La vie soudain n’est plus, il y a trop longtemps…

Les enfants silencieux ne seront jamais grands.

 

Ainsi s’enfuit la vie, ici s’oublie l’envie,

Sublimes dents de scie, susurrations ou cris,

L’abîme du repos m’appelle-t-elle aussi ;

Ce soir nous serons deux, la route meurt ici.

 

Ce cauchemar sans fin ne voit de sang couler,

De sens à ce malheur ou de sens à errer ;

Avant j’étais heureux, je veux juste rentrer…

Laissez-moi donc ici ; laissez-moi m’effondrer.

 

Les enfants silencieux ne bougent plus vraiment,

Dehors tout est de vie – que le bonheur est grand !

Sur le sable de feu sous ce long soleil gris,

Oui, j’arrive papa –

Je cours,

Je cours,

Je crie.

Petit garçon

C’est un petit garçon qui ne sait pas écrire,

Qui ne dit que la haine sans jamais chérir,

Qui n’est plus à ses aises pour parler du bien,

Qui ne s’exprime que pour ne parler de rien.

 

Quand le soir il s’endort sur un coussin de pleurs,

En espérant un jour pouvoir avoir un cœur,

Il prend son stylo-plume — lui seul le comprend —

Et dans le plus grand calme, écrit d’un bras tremblant :

 

« C’est un petit garçon qui ne sait pas écrire ».

Le Jardin (entre les lignes)

Voyez comme chez nous, les fleurs s’en sont allées,

Comme s’enfuient les cieux, jadis si colorés,

Comme échos d’un enfer au-delà de nos mers,

Regardez donc ici, notre si belle terre

 

Où, parfois, l’encre coule, au tournant d’une page

À l’aube de l’hiver en tonnerre de rage,

Ou sous un ciel festif, sous le feu de midi,

Sous l’espoir estival en torrent de folie ;

 

Où brûlent les branchages d’un arbre abattu

Qui clame et crie sans coeur pour des bouts de tissu,

S’envolent les contours de la valse des roses

Qui s’évadent au vent, se détruisent sans cause.

 

Et l’ombre bleu marine des vagues de guerre

Se rapproche sans cesse en voguant sur nos terres,

Et, doucement, grandit en brandissant le poing

Quand des nuages noirs se dessinent au loin.

 

Nous, on se fera herbe, morte et desséchée,

D’autres se feront arbre ; tous désemparés,

Mais bleu marine ou rose, en marche ou insoumis,

Le jardin de la France est de plus en plus gris.

Le château

L’était beau le château, l’était beau. Les chevaliers les remparts le pont la princesse (elle se coiffait), la soupe est prête. Les gens partaient, loin. Un jour ils meurent.

L’était beau le roi, l’était beau. La couronne la bague le tableau la princesse (elle se coiffait), la soupe est chaude. Le roi dormait, bien. Un jour il meurt.

L’était mort le roi, l’était mort. Le cadavre le cercueil les cheveux la princesse (elle se coiffait), la soupe est tiède. La rein(e) pleurait, ouin. Un jour elle meurt.

L’était pauvre le royaume, l’était pauvre. La colère la faim la fin la princesse (elle se coiffait), la soupe est froide. Les gens criaient, « pain ! ». Un jour ils meurent.

L’était seule la princesse, l’était seule. Les gens mourraient tous dans leurs coins et elle se coiffait, la soupe n’est plus. Je descendait, rien. Un jour je meurt.

L’arbre

Sous l’horizon rose qui rase l’azur

Et les nuées cotons par-delà les branchages,

Ou sous l’éternelle lune mirabelle

Au sein d’un vaste sauvage parsemé de nuages ;

 

Sous les gouttes qui dansent et les feuilles qui chantent,

Les vagues de vent qui s’envolent au loin,

Sous un soleil de feu qui peu à peu s’éveille

Et les étoiles d’or qui doucement s’endorment ;

 

Sous les ondes de musique arc-en-ciel et mystique,

Sous un temps qui s’enfuit,

Sur la terre ancestrale ;

 

Sont les enfants du soleil,

Les enfants de la lune,

Les enfants de la terre,

Qui se font joie, se font libres, se font humanité.

 

« Ô jour, ne te lève pas, et que la lune reste là. »

L’espoir

C’est le soleil sous les nuages

Quand les hivers cassent les mers,

C’est le silence après l’orage

Quand les éclairs griffent la terre,

 

C’est l’oasis dans le désert

Quand la chaleur brûle les eaux,

C’est le salut dans les enfers

Quand les remords mènent les maux,

 

C’est de partir au paradis

Quand son essence est menacée,

C’est l’être humain rêvant de vie

Quand son enfance est dévastée,

 

C’est de vouloir changer le monde

Quand on est jeune et puéril,

C’est l’esprit sain parmi les ondes

Quand il se meurt, se fait stérile,

 

C’est le bateau dans l’ouragan

Quand l’océan force sa rage,

C’est les montagnes face au temps

Quand le néant gomme les pages,

 

C’est voir la lune hors des barreaux

Quand la serrure n’a de clefs,

C’est une excuse à son bourreau

Quand l’accusé ne peut parler,

 

C’est être aveugle à la terreur

Quand l’arrivée semble rubis,

C’est désirer du faux bonheur

Quand la télé nous abrutit,

 

C’est de ne faire que prier,

C’est de se taire et de nier,

C’est regarder les gens crier ;

Et consommer pour oublier.

L’incompris

Artifices d’un artiste fixé dans l’instant, comme ensorcelé, comme écervelé. Jouissant de ses jets pas finis (pas commencés), sans peaufiner (sans commencer), regarde le monde hautement et les monstres autrement. Il n’a pas de valeurs le pantin, pas plus de valeur qu’une putain. Toute sa vie de pensées dans le vide, dans le vide poussé par ses pas seulement, seul au monde il erre, erre, seul au monde il part. Se vante de ses mirages qu’il aura fait venir, de ces virages qu’il n’aura vu venir, de ces visages qu’il n’aura vu partir, de ses entrailles qu’il aura fait mourir.

Un jour il meurt et ne laisse rien, que des millions de fous.

La chanson d’un incompris le laisse au fond du trou, là où il y est le mieux.